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Hommage à François Bovesse : discours de Jacques Vandebroucke

L’hommage à François Bovesse s'est déroulé le lundi 12 septembre dans les Jardins du Palais Provincial.

Cette année, la thématique s’orientait sur l’exode des populations à travers les époques, l’exode des Belges en 1940 et le rôle de François Bovesse à cette période.

Jacques Vandebroucke, historien-archiviste au service régional des Archives de Wallonie, a pris la parole en tant qu’orateur invité de cette manifestation.

Voici son discours, que je reproduis avec son aimable autorisation. 

Hommage à François BOVESSE
1940-2022 : l’Europe sur les routes de l’exode !

10 mai 1940. Hitler envahit la Belgique. 24 février 2022, Poutine envahit l’Ukraine. La plus grande opération militaire en Europe depuis 1945. 82 ans séparent ces deux faits tragiques.

Alors que nous pensions être à l’abri d’un conflit armé d’une telle ampleur sur le sol européen. Rien n’est jamais acquis. Nous sommes entrés dans une zone de fortes turbulences déstabilisatrices. Avons-nous été trop naïfs, trop aveugles aux signes avant-coureurs de la crise ? En effet, le monde n’a pas bougé lors de l’annexion de la Crimée en 2014. La même complaisance coupable que lorsqu’Hitler annexait des pays au Reich. Nous sommes-nous endormis, comme la Belgique de 1940, sur son mol oreiller de la neutralité décrétée en 1936 qui laissera des traces entre les alliés lorsque la Belgique fera appel à ses garants, les Anglais et les Français, qui entreront sur notre sol comme un poisson dans une
nasse ?

Entre 1940 et 2022, les parallèles sont nombreux. L’histoire finit toujours par repasser tristement les plats. Les mêmes images défilent sous nos yeux. A commencer par l’exode des populations sur lequel je focaliserai mon propos de ce jour, les mêmes causes produisant les mêmes effets.

En mai 1940, on évalue à 8 à 10 millions le nombre de personnes qui se lancèrent sur les routes de l’exode. Un des plus importants mouvements de population du XXe siècle en Europe. Sur des chemins incertains et dangereux, nos compatriotes se mêlèrent, aux Hollandais, aux Luxembourgeois et aux habitants du Nord de la France, bousculés après la percée de Sedan.

De nombreux civils fuirent d’abord vers Paris puis vers le Sud de l’Hexagone. Dans un chaos sans nom, piétons et véhicules hétéroclites – voitures, charrettes tirées par un cheval à bout de souffle, à vélo, en train – tous se jetèrent dans l’inconnu. Beaucoup subiront les attaques en piqué des Stukas dont les sirènes hurlantes nourrissaient la panique. Mais le sauve-qui-peut était la règle.

A Namur, en 1940, au cœur de la Position fortifiée, appelée à jouer un rôle militaire central dans le dispositif belge, la situation générale n’inspirait pas la sérénité des esprits. Des bruits alarmistes circulaient. Selon les ordres préétablis, l’armée opéra ses destructions. Rapidement, les Chasseurs ardennais, régiment cher à François Bovesse, refluèrent des Ardennes. Le 11 mai 1940, le rapide dynamitage des ponts sur la Meuse, à Andenne, Sclayn et Namêche, accentua l’exode qui se dessina réellement. Le souvenir des massacres d’août 1914 était toujours dans les mémoires. Villes et villages se vidèrent. A Namur-ville, la cité était quasi déserte. Sur 32.000 habitants à l’époque, 5.000 n'avaient pas fui. Le
12 mai, jour de Pentecôte, Namur fut violemment bombardée. Plus d’une centaine de morts, 127 maisons détruites.

Les témoignages des Namurois sont saisissants. Je vous en livre quelques-uns.

Âgé de 17 ans, touché par l’ordre relatif aux Centres de Recrutement de l’Armée belge (les CRAB), Georges Fontaine rejoint Namur avec ses parents et décrit l’ambiance : « Devant la gare, des centaines de vélos étaient abandonnés. Nous demandons s’il y a un train pour la France. On nous répond de nous dépêcher, il y en a un qui va partir. Le train se trouve voie 1, presque complet. Nous embarquons dans un wagon en bois de 3 e classe et chance inouïe, il restait trois places. Le train se mit en mouvement. À Ronet, arrêt brusque, le bombardement avait lieu. Où nous étions passés un quart d’heure plus tôt, il ne restait que des ruines ».

Léon Vaillant a lui aussi vécu à la gare le bombardement de Namur. Son père, Chasseur ardennais en 1940, avait conseillé à son épouse de partir « avec le gamin » si la guerre éclatait : « Mon père était persuadé que, comme en 1914-1918, l’armée belge résisterait derrière l’Yser. Il avait dit à ma mère de m’emmener en Angleterre. Nous habitions au “Pied Noir” à Bomel. Le 12, nous sommes partis. J’avais le sac au dos et ma mère portait la valise. Nous sommes arrivés à la gare. Il y avait un monde fou. Un train était en formation pour
Tournai. Le bruit courait que c’était le dernier. Nous sommes montés dedans. À l’extérieur, c’était le bombardement de Namur. Cela bardait et je me suis couché dans le train. On a mis 48 h pour arriver à Tournai. Nous sommes rentrés fin mai. Notre maison avait été pillée ».

Parmi ces Namurois, figure bien sûr le gouverneur Bovesse à la mémoire duquel nous rendons hommage aujourd’hui. Quittant Namur le 12 mai 1940 pour Florennes où il entend gérer la vie administrative de la Province, il ne pourra y rester longtemps, l’avance allemande étant fulgurante. Au Sud, le front percé par Rommel sur la Meuse, menace les Franco-Belges d’encerclement. François Bovesse sort de nos frontières le 14 et sera nommé Haut-Commissaire du gouvernement belge à Sète, chargé de gérer les problèmes des réfugiés belges.

Fin septembre, sa mission accomplie avec un dévouement exceptionnel, il sera de retour à Namur. Homme simple, détestant les dorures du pouvoir, François Bovesse fut incontestablement à la hauteur de sa tâche en faveur des réfugiés belges qui, après la capitulation belge du 28 mai 1940, connurent en France des moments difficiles puisqu’ils furent parfois qualifiés de « boches du Nord ».

En février 2022, les Ukrainiens fuirent, eux aussi, leur pays en masse. Selon les statistiques du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, 10 millions de personnes furent poussées à l’exode en trois semaines. Comme les Namurois de 1940, ils se demandaient s’il ne fallait pas s’engouffrer dans ce qui pouvait apparaître comme le dernier train, le dernier autocar. L’opération militaire spéciale lancée par les Russes, expression « politiquement correcte » pour ne pas parler de guerre, était encore nébuleuse. Sur les chaînes
d’information en continu, le flux humain – en majorité des femmes et des enfants puisque les hommes ne pouvaient quitter l’Ukraine – s’avérait sans fin.

Ce désarroi nous a toutes et tous ému. Un mouvement sans précédent de solidarité, immédiat et spontané, vit le jour pour accueillir ces réfugiés, arrachés à leur vie quotidienne. Si on ne peut que se féliciter de cette générosité, de cet humanisme sociétal, le traitement des divers réfugiés de la planète interpelle malgré tout. Pourquoi ne nous sommes-nous pas autant mobilisés pour les Afghans, les Syriens, les Africains... ? Y aurait-il des réfugiés à deux vitesses ? Proximité européenne, banalité des conflits, égoïsme de nos sociétés… ? Le
débat sociologique est vaste.

Demain, au gré des circonstances géopolitiques ou climatiques – pensons aux réfugiés locaux des inondations de 2021 –, à la merci de la folie des hommes, nous ne sommes à l’abri de rien. Comme des fétus de paille ballotés au vent mauvais, nous pourrions, nous aussi, devenir demain des réfugiés potentiels. Il y a 82 ans, nos ancêtres furent lancés sur les routes d’un exode forcé, que seule, en des moments aussi pénibles, la solidarité humaine et fraternelle atténue.

Jacques VANDENBROUCKE
Docteur en histoire, historien-archiviste aux Archives régionales de Wallonie à Namur.
Auteur de nombreux livres d’histoire, il a publié en deux tomes La Position fortifiée de Namur en mai 1940, un ouvrage issu de sa thèse de doctorat.

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